Sonnet XVIII Louise Labé

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Sonnet XVIII Louise Labé

Message  Admin le Dim 1 Juin - 20:46

Explication de texte, Sonnet XVIII, Louise Labé
Introduction
Le sonnet XVIII est parmi les plus célèbres de Louise Labé. Il doit cet éclat à la fois à la sensualité débridée qu’il déploie et à l’intertexte qu’il sollicite, mais peut-être surtout en fait parce qu’il est écrit par une femme en ce beau XVIe siècle lyonnais. Sinon, il reprend le motif traditionnel du baiser amoureux.
On tentera de voir comment la violence presque agressive de la sensualité amoureuse trouve malgré tout à s’inscrire ici avec une parfaite fluidité dans le cadre du sonnet, pour mettre en lumière le désarroi solitaire mais pleinement lucide de l’amante.
Le sonnet comporte trois mouvements :
-d’abord, ds les quatrains, la progression de l’étreinte jusqu’à une certaine fusion amoureuse : de l’embrassement à l’embrasement des corps ;
-puis le 1er tercet donne à voir un prolongement du rêve amoureux jusqu’à la folie :
-enfin, ds le second tercet, c’est pour la poétesse la retombée ds la douloureuse réalité d’une solitude irritante.

Développement
D’emblée, le rythme syncopé du 1er vers avec ses impératifs et ses anaphores : « baise », « donne m’en un », confère à l’incipit du poème un caractère particulièrement brillant et provocant. Ce rythme procède par élans, ns sommes en pleine action et c’est bien un début in medias res, comme le suggère l’adverbe « encor ».
Toutefois, il faut noter que cette énergie se coule absolument sans à-coup ds la forme du décasyllabe (pas d’enjambement ni de rejets : les gestes se succèdent comme autant de gestes d’amour incisifs, impérieux, mais bien maîtrisés). Une telle sensualité se retrouve chez nombre de poètes masculins de l’époque où le motif du baiser est amplement traité car fort à la mode (Ronsard, Du Bellay). Mais c’est la vigueur du désir féminin qui frappe. La sensualité affichée du poème se traduit ds le choix d’un schéma de rimes embrassées donnant aux rimes féminines le rôle d’encadrement sur les masculines. C’est donc la femme qui prend l’initiative, encore que le contraste entre les impératifs des 3 premiers vers et le futur du vers 4 mette à nu la structure conditionnelle et dc, fantasmatique, du propos.
On se trouve ac ce 1er quatrain ds un cadre d’échange (« donne », « je t’en rendray »), dont l’harmonie est soulignée par des rimes riches (vers 2 et 3) et un jeu d’assonances et d’allitérations placées aux points névralgiques du quatrain, avant et après la césure ou à la rime (« rebaise moy », « rendray », « braise »). Jeu au terme duquel la femme prend le pas sur l’homme quantitativement car l’hyperbole « plus chaus que braise » fait surenchère par rapport aux adjectifs « savoureux » et « amoureux ». On a l’impression que la maîtrise formelle de l’ensemble va de pair avec ces débordements. L’abandon n’est pas anarchie.
Ces débordements voraces et assumés de la sensualité féminine se prolongent en effet ac plus d’harmonie ds le second quatrain où, de l’échange, on passe à la fusion amoureuse. L’interrogation « Las, te peins tu ? » qui ouvre la strophe 2 fait office de mise en scène de la scène amoureuse rêvée. La plainte de l’amant est une simple quête de nouveaux baisers et la feinte compassion de l’amante (« que ce mal j’apaise »), ac la tournure familière « ça » signifiant « ici ») est une complaisance qui redouble l’abandon au bonheur sensuel. L’inflation des gestes amoureux se signale non sans gourmandise (dix autres doucereus ») et bientôt, le déséquilibre s’estompe entre les places respectivement accordées à l’homme et à la femme. La sérénité de l’extase est marquée à la fois par l’entremêlement des partenaires (« meslant », « l’un de l’autre ») et par des mots d’ouverture et de clôture de ces 2 vers : « Ainsi », « tant heureux », « jouissons nous », « à notre aise ». Pourtant « Ainsi » signifiant « dans ces conditions » càd ds les conditions de la vision évoquée par la poétesse, indique la limite de cet échange amoureux rêvé, qui reste un mot d’ordre à l’impératif (« jouissons nous ») sans accomplissement concrètement constatable.
Le 1er tercet s’efforce de prolonger l’idéal amoureux jusqu’à la folie. Il faut remarquer l’allure quasiment prophétique qu’imprime aux vers 9-10 l’effet de généralisation produit par la disparition de tout pronom. La répétition de l’indéfini « chacun », la reprise des indices de 3 e personne (« en soy », « son ami »), en même temps que le déplacement des verbes en fin de vers à la rime (« suivra », « vivra »), chaque vers constituant ainsi, du fait de la ponctuation, une phrase formulaire. Louise Labé se réfugie ici ds le songe, et la structure conditionnelle repérée au quatrain 1 est en réalité toujours valable : elle est manifestée par le « Lors » qui suppose l’application du programme défini ds q.2.
On arrive au vers-pivot du poème, interprétation difficile :
-soit Amour désigne l’amant, soit le sentiment amoureux, soit le dieu cupidon. Selon l’option retenue, « m’ » doit s’analyser comme un pronom personnel (permets-moi, amour [dieu]/ permets-moi, amour [être aimé] ) ; ou comme adjectif possessif (permets à mon Amour), cette dernière hypothèse est la plus probable.
A partir de ce vers, la femme n’ordonne plus mais prie l’autre et se place de la sorte en position d’infériorité. Finalement la rupture se fait déjà sentir à travers ce vacillement possible ds « quelque folie ». Une telle perspective n’effraie pas pour autant la poétesse qui paraît voir les choses avec lucidité et les affronter sans perte de repères.
Mais c’est avec le tercet 2 que la rupture du schéma conditionnel, dc, fantasmatique, se fait totale et inéluctable, dès le 1er mot du tercet : « toujours » et ac le passage au présent de l’indicatif (« toujours suis »). Ce tercet ne comprend plus que des pronoms de la 1ere personne du singulier (« me », « moy ») avec une construction verbale à la fois pronominale et négative (« ne me puis »), comme recroquevillée, faisant amèrement résonner la reprise du terme « mal » au vers 12 comme adverbe cette fois insistant sur l’état de la poétesse. De même, l’adverbe « discrettement » qui peut signifier « à l’écart » ou « avec discernement » donc raisonnablement, les deux acceptions se superposant. On souligne la volonté d’adéquation de l’expression à la réalité vécue si l’on en juge par le parfait balancement des 3 derniers vers du poème. Et c’est bien cette révolte qui triomphe en définitive et s’affranchit de toute contrainte. La poétesse considère son désarroi solitaire avec une pleine lucidité mais elle y résiste ac un sens éclatant de la provocation, ce dont témoigne le dernier vers du poème à connotation éventuellement sexuelle. Une provocation dosée ac ironie car l’adjectif « quelque » vient -plutôt que tempérer la violence du terme « saillie » (« saut », « sortie », « attaque »),- mettre en évidence la maîtrise préservée de la poétesse.
Précisons les 2 constructions possibles du dernier vers. « Hors de moi » : à comprendre soit comme complément de lieu après « ne fay quelque saillie »=si je ne fais quelque sortie hors de ma réserve ; soit comme mise en apposition au sujet « je » sous-entendu ds « ne fay » (=si, quand je suis trop agitée, je ne fais pas d’éclat [pour évacuer le trop plein que j’éprouve]).
De tout façon l’expression « hors de soi » ne signifie jamais « très en colère » au XVIe siècle mais au mieux « très agité ».

Conclusion
Avec en son cœur (vers 9-10) un distique qui exprime l’idéal amoureux auquel semble aspirer la poétesse, ce sonnet organise la confrontation d’un rêve érotique empreint de vives aspirations sensuelles ds les quatrains, avec une abrupte réalité solitaire de l’Amante délaissée ds les 4 derniers vers. L’enchantement d’un amour parfait se brise violemment. Une telle brisure se trouve mise en relief par l’organisation du poème : de part et d’autre du distique des vers 9-10 on trouve en effet le rêve amoureux de l’échange et la réalité, plus brutale et assénée sur 4 vers seulement, de l’isolement. Mais Louise Labé, loin de s’apitoyer sur son sort, garde la main sur sa poésie et sait faire de l’échec amoureux un triomphe littéraire personnel.

Admin
Admin

Messages : 27
Date d'inscription : 12/05/2008

Voir le profil de l'utilisateur http://bacasable.hotdiscussion.net

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum