Sonnet pour une fin de siècle

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Sonnet pour une fin de siècle

Message  Admin le Mer 11 Juin - 13:40

Explication de texte

Sonnets pour une fin de siècle, Alain Bosquet

Introduction
-Le sonnet est une forme fixe très ancienne qui a su perdurer dans la poésie moderne. Les Sonnets pour une fin de siècle de A.Bosquet témoignent de la vivacité de cette forme qui se prête ici à une réflexion sur le devenir de la poésie « traditionnelle » et sur le rôle ou la place du poète au tournant du siècle, en tentant de réunir imagination et engagement.
-En quoi ce sonnet est-il une défense de la poésie lyrique, de la poésie « pure », non engagée ?
ou De quelle conception de la poésie A.Bosquet prend-il la défense ?
-En quoi la forme classique du sonnet sert-elle la défense d’une poésie à la fois nouvelle et universelle ?
Lecture
Annonce du plan

Avant tte chose, précisez la situation d’énonciation :
Un poème composé de cinq questions. Le poète met en question les reproches que l’on fait habituellement aux poètes et aux artistes en général, les associations un peu caricaturales et hâtives que l’opinion a tendance à faire entre poète et « tête en l’air », « homme dans son monde », détaché du monde « réel » et concret etc… D’où le reproche qu’on lui fait d’une occupation inutile par rapport au véritable engagement politique ou idéologique…


I. Un poème construit sur des antithèses ou deux visions du monde et du poète

1. lexique de l’écriture en concurrence avec celui de l’action, du concret
-v1 « écrire » // « trahison »
-V3 « aligner qq mots » ; « lâchent le réel » ; « pour un gramme d’azur »// « dresser un paravent »
-v5 « fable », « libellule » // « oublier le pain qui manque »
-v9-11 « remplacer le printemps »// « insulter »
-v12-14 « aimer » // « saccager »=antithèse

2. lexique pessimiste (noirceur, souffrance) en opposition avec le lexique de la couleur et de la fantaisie
-« trahison » ; « mise à mort d’un innocent » ; « détourne les yeux » ; « dresser un paravent contre le monde » ; « oublier le pain qui manque à l’homme » ; « insulter notre nature » ; « dédaigneux de notre amour universel »
-lexique plus mystérieux, qui évoque la noirceur, la misère, la douleur et l’angoisse, la violence : « affolé ; écume noire ; qui nous saccage » (cette subordonnée relative est mise en valeur par le rythme : la virgule brise le rythme régulier de l’alexandrin habituellement coupé à l’hémistiche 6/6 ; ici la césure se fait 8/4 : il y a un effet de violence, de désarticulation, de halètement créé par cette rupture). De plus, le terme « saccage » crée une antithèse avec le lexique de l’amour « aimer ; aime ; amour » qui domine dans le dernier tercet.
3. dénonciation des maux de l’humanité
-l’organisation du poème est au service de l’évocation des maux de l’humanité et des valeurs humanistes qui leur st liées.
Les maux évoqués : strophe 1= l’injustice « trahison-innocent-détourne les yeux » ; strophe2-3= la famine « oublier le pain//qui manque à l’homme ? » (enjambement place « le pain » en position de contre-rejet et « qui manque à l’homme ? » en rejet) ; strophe 4= insulte à la nature humaine en se consacrant au mensonge de la poésie ? notion de sincérité, de fidélité à la réalité ?; notion d’ »amour universel » dont on ne serait plus capable en se repliant sur la poésie sentimentale ou intimiste ?
-le poème tt en dénonçant ces antithèses réductrices, montre la capacité de la poésie à dire le mal. Les enjambements mettent en valeur de façon percutante, grâce à des expressions fortes (« le pain qui manque à l’homme ») les malheurs qui pèsent sur l’humanité.



II. Evocation et défense d’une poésie universelle et humaniste
1. un poème qui parle de l’écriture
-lexique de l’écriture : « écrire son poème » ; « aligner qq mots // qui lâchent le réel » ; « traiter sa fable favorite » ; « remplacer le vrai printemps par un printemps verbal » ; « aimer une voyelle blanche » = goût pour un travail de précision, léger, passionné, intime : « aimer ; favorite ». Mais aussi présence d’une inquiétude au milieu de ce travail : affolé dans son bain » si on rattache cet adjectif à « Écrire son poème », on peut penser que c’est le poète qui est « « affolé dans son bain » et qui fait état ici de ses angoisses.
2. mise en évidence de l’absurdité
-les cinq questions sans réponses st des questions oratoires ou rhétoriques (qui n’attendent pas de réponse tant celle-ci semble évidente). Elles mettent en valeur la bêtise de telles associations : le poète serait un traître qui se détournerait des injustices humaines par la pratique d’une activité sans « prise sur le réel », sans efficacité immédiate.
-ces cinq questions, qui entraînent des enjambements à répétition (v.2-3 ; v7-8 ; v.9-10 ; v.11-12 ; v.13-14) donnent de l’ampleur au poème et de la solennité.
-défense des valeurs humanistes et universelles : par le lexique de l’universel « le monde ; l’homme ; notre nature ; notre amour universel », par l’emploi d’articles indéfinis « une trahison, un innocent » et absence de pronom personnel au début du poème : emploi des infinitifs qui effacent tte source énonciative « Écrire, aligner, traiter, remplacer… »= allure d’aphorisme, de dictons, de vérités universelles +emploi du « on » ligne 3, pronom indéfini.
Le poète cependant s’implique dans l’humanité, ds l’universalité en employant le pronom « nous » : « notre nature » ; « notre amour universel » ; « nous saccage ». On passe de l’individualité et de la possession « son poème » à la collectivité et au partage « notre amour ».
3. une poétique ?(=une esthétique)
- poésie de la fantaisie, de la couleur et de l’ornementation : goût pour les couleurs, l’exotisme et les figures de style : « un gramme d’azur » ; « libellule » ; « printemps verbal » ; « toucans invisibles/feu ». Poésie de l’idéal, de l’imaginaire, qui ne cherche pas à reproduire le réel mais le monde intérieur et fantaisiste du poète
- poésie intimiste, autobiographique : poésie qui s’attache aussi à l’intime pour dire les angoisses « affolé ds son bain » ; « qui nous saccage » ou l’amour pour des proches « comme on aime sa fille » (allusion à Hugo ?). Mais cette intimité n’empêche pas l’universalité « est-ce être dédaigneux// de notre amour universel ». Non, la preuve, le poète, du possessif « son poème » vers 1 passe au nous de la communauté « notre amour universel ». La poésie est aussi refuge pour se protéger –non se détourner – de la violence de la compassion (notre capacité à souffrir avec les autres) qu’on éprouve pour l’humanité et ses maux.
- poésie de l’interrogation, philosophie de la mise en doute. Le rôle du poète est celui d’interrogateur du réel, de mise en doute qui fait réfléchir. Certes il ne s’engage pas, dans l’espace réduit que constitue le sonnet, mais il contribue à faire réfléchir et donc à faire avancer la pensée humaine, en mettant en valeur les préjugés, les lieux communs, les associations arbitraires et simplistes.
-poésie entre tradition et modernité : emploi d’une forme ancienne : le sonnet. Alexandrins, deux quatrains+deux tercets MAIS pas de schéma rimique. Les alexandrins sont bousculés et désarticulés par le rythme et les enjambements qui effacent la structure rigoureuse du sonnet (normalement une idée ds chaque strophe avec une surprise ou un renversement dans le 2e tercet). Ici, les limites des strophes st effacées par les interrogations qui les relient entrer elles. Ex :v8-9 et11-12. L’effet est presque celui de la prose à la lecture. D’ailleurs l’enchaînement de cinq questions sans réponse et le point d’interrogation qui clôt le poème remet en cause l’effet de clôture habituel du sonnet. Ici, on a l’impression qu’il n’y a pas de fin et que les questions pourraient se poursuivre encore. Enfin, la chute présente normalement dans le dernier vers est rejetée ici à son extrême fin : « qui nous saccage » mis en valeur par la virgule qui la précède et le rythme brisé de l’alexandrin :8/4

Conclusion.
La forme vieillie du sonnet, à l’aube du 2e millénaire, est un moyen pour A.Bosquet de se rattacher à la tradition tt en postulant, en refondant, l’indépendance et la liberté de l’art, de la poésie par rapport au réel, au « politique » (au sens grec de « polis »=la cité). Il défend ici d’une part la liberté du poète à se détacher du réel, à se livrer à une poésie pure, ornementée, précieuse et recherchée, une poésie de la fantaisie et de l’intime. Pour autant, cela ne signifie pas que le poète soit insensible aux malheurs du monde qui l’entoure. D’ailleurs ces principaux maux sont évoqués dans ce poème, de même qu’une certaine angoisse et une certaine souffrance (« affolé », « saccage »). D’ailleurs, à travers même sa poésie de la fantaisie et de l’intime, tout lecteur peut se reconnaître et se sentir concerné. Bosquet défend ici à la fois les valeurs humanistes auxquels le poète reste attaché et sa liberté d’inspiration, sa liberté de se détourner du réel.
Enfin, un coup d’œil sur la vie de cet immigré russe permet de démentir immédiatement
ces accusations de poète indifférent aux souffrances humaines : engagé dans l’armée belge en 1940 contre l’Allemagne puis engagé dans l’armée américaine, il participe au débarquement de Normandie. Il collabore à la revue Combat d’André Malraux, puis à la NRF avec Sartre avant de participer comme journaliste au journal Le Monde et au Figaro. Comme engagement, on ne fait pas mieux !!
Strophe 1
V1 : Possessif « son poème ». Le poème est comme « la chose » du poète, un objet personnel qui coûte des efforts. Question : « est-ce une trahison ? ». Pourquoi associer poème et trahison ? Suspens crée en début de poème et renforcé par l’enjambement du vers 1 à 3 (le ? intervenant au vers 3) « comme devant la mise à mort […] »
V2 : apparition d’un lexique violent, polémique « mise à mort d’un innocent », « détourne les yeux » ; « lâchent le réel ».
V3-4 : nvel enjambement. Antithèse entre « qui lâchent le réel » et « un gramme d’azur » : connote la légereté, le bleu, l’idéal, l’épure.
C’est-à-dire opposition entre poésie qui raconte qc, qui laisse aller l’imagination « qui lâche le réel », non réaliste, idéale ou idéaliste ET la poésie réaliste, celle qui raconte, dénonce, critique les éléments du réel, s’engage.


Strophe 2
Vers 5 : « dresser un paravent contre le monde » // au vers 2-3, même idée de se voiler la réalité, de nier les difficultés et les sujets « sérieux ».
Vers 6 : difficulté d’interprétation. « affolé dans son bain »= qui ? apposition au « on » du vers 3 càd au sujet de l’énonciation, le poète qui écrit « son poème » ? Ou éventuellement aussi le lecteur, récepteur de la poésie ? Ou encore, « affolé » renvoie au « monde ».
Pourquoi « affolé »= angoissé ; curieux la note intimiste « dans son bain ». Ct comprendre ? Le monde est dans le bain ? càd ds le bain de la misère et du malheur ?
La note sombre demeure avec « l’écume noire » qui s’oppose à « bain ».
V7 : tjrs le possessif « sa fable » càd son histoire, fiction.
« libellule »= fantaisie, couleurs dc figures de style et métaphores ? Nvel enjambement « par-dessus la rivière » : pr évoquer le virevoltement de la libellule ?
V8 : nvel enjambement « oublier le pain//qui manque à l’homme ». Mis en valeur par la césure. Apparition des « vrais » sujets, ceux qui devraient faire l’objet de la poésie pour les critiques= la famine.
V9-10 : tjr idée de fiction, poésie précieuse, faite d’images et de fantaisie vs les sujets engagés, « vrais » : « Remplacer le vrai printemps par un printemps verbal »= rhétorique càd figures de style. « aux toucans invisibles »= oiseau coloré, donc jolies figures ? le « feu » rappelle le bec des toucans ?
V11-12: « insulter// notre nature » = faire honte à la nature de l’homme, du poète, de la poésie, qui devrait réserver sa plume aux nobles causes ?

Strophe 3
Vers 12-13 : « aimer une voyelle blanche »= notion de musique, de rythme ? Ou pê allusion à Rimbaud, au poème « Voyelles » ? (voir document)
Vers 13-14 : enjambement « comme on aime sa fille »= idée de paternité, d’engendrement du poème par le poète ? écrire de la poésie intimiste où l’on parle d’amour, de choses et de sentiments qui nous touchent, n’empêcherait pas d’aimer les autres. « dédaigneux de notre amour universel » Pê encore clin d’œil au poète qui a écrit beaucoup de poèmes sur sa fille, ce qui ne l’a pas empêché de s’engager en politique (1848) et de lutter contre la peine de mort (Le Dernier jour d’un condamné) : Victor Hugo. Au contraire, les poètes savent trouver les mots qui nous permettent de nous retrouver dans l’expression de leurs sentiments intimes car ils ont valeur universelle.
« qui nous saccage » : terme violent clôt le poème, et crée une antithèse avec le lexique de l’amour « aimer ; aime ; amour ». La pratique d’une poésie colorée et légère n’empêche pas le poète de souffrir, d’avoir de la compassion pour les autres. Mais la compassion universelle est paralysante et empêche d’avancer si l’on se contente de plaindre les autres. La poésie est action, tout de même. Sans être un rempart, un « paravent contre le monde » elle est un échappatoire, un baume nécessaire pour supporter le poids de la vie humaine.

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