Le Père Goriot: incipit

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Le Père Goriot: incipit

Message  Admin le Sam 17 Mai - 7:41

Explication de texte n°1
Le Père Goriot, H.de Balzac

Incipit : La pension Vauquer

Depuis « Mme Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme […] » à « des cœurs desséchés ou des crânes vides ? »

Introduction :
-Situation du roman dans l’oeuvre
-Il s’agit de l’incipit, lieu où l’intérêt du lecteur doit être à la fois « capté » par la richesse des possibles romanesques et renseigné pour comprendre les prémices de l’intrigue
-Dans cet extrait, Balzac aiguise l’intérêt du lecteur en proposant de fausses pistes. Il joue avec les attentes du lecteur par un incipit complexe qui fait alterner description d’un décor, début d’intrigue et réflexion théorique sur l’écriture romanesque.
-Problématique
-Annonce du plan

Dédicace à Geoffroy-Saint-Hilaire =professeur d’histoire naturelle, chaire de zoologie et chargé de constituer des collections du Muséum d’histoire naturelle. Théorie qui l’oppose à Cuvier : pense que tous les animaux sont formés des mêmes éléments d’un nombre égal. Il reconnaît également la lente action du milieu sur l’évolution des espèces. C’est cette dernière théorie qui intéresse Balzac persuadé que les milieux sociaux et géographiques ont une influence sur le caractère des individus ; idée mise en œuvre ds de nbx romans de la Comédie Humaine.

1) Situation du cadre et fausses pistes
-Commencement qui deviendra classique dans le récit balzacien : association d’un personnage et de son habitation. L’illusion réaliste joue ici : présentation du lieu de façon assez précise (situation topographique puis sociologique) et du personnage. Tout est promesse d’intrigue romanesque au lecteur qui décode :
-Mme Vauquer : patronyme populaire, inélégant, qui contraste avec le titre ronflant du nom de jeune fille « née de Conflans ». (Dc, une mésalliance, un orgueil blessé). Age : « vieille dame ; depuis 40ans » dc : au moins 60ans= une vieille bique.
-Précision géographique et toponymique : « rue Neuve-Sainte-Geneviève, entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau » : deux connotations pour le lecteur : le quartier latin, autour de la montagne Sainte-Geneviève, c’est le quartier des étudiants, des collèges, de la Sorbonne, des bibliothèques. Le faubourg, c’est le peuple ouvrier, ressenti comme dangereux, menaçant, miséreux. Donc un quartier jeune, gai à cause des étudiants mais pauvre et frangé de populace.
-L’objectif se resserre, du quartier à la pension en elle-même ; mais au lieu de la description attendue, insistance sur la patronyme « connue sous le nom de Maison Vauquer » et précision sociologique, marquée par la diversité : « hommes, femmes, jeunes gens, vieillards »= brassage étonnant, riche de possibles romanesques. Notation ironique (indice de la présence du narrateur rapporteur de « on-dit ») : « sans que jamais la médisance ait attaqué les mœurs de ce respectable établissement ». Allusion à une possible prostitution ou concupiscence des hôtes si divers ??
« Respectable » le mot bourgeois par excellence et le mot préféré de Mme Vauquer, on le verra.
-Le « Mais aussi » semble introduire une amorce d’intrigue mais contredit en fait de façon ironique la respectabilité ci-devant attestée : « aussi depuis 30ans ne s’y est-il jamais vu de jeune personne »= s’il n’y a pas eu d’histoires d’amour à la pension Vauquer encore c’est qu’il n’y a que des vieux. Association entre la jeunesse et le romanesque. Pas de possible romanesque sans jeunesse et sans amour ?
-Précision sur un début d’intrigue éventuel : « pour qu’un jeune homme y demeure, sa famille doit-elle lui faire une bien maigre pension ». Le lecteur s’attend donc au schéma suivant : un jeune homme pauvre arrive dans la pension. Mais fausse piste, c’est une jeune fille dt il est question ensuite : « Néanmoins, en 1819, époque à laquelle ce drame commence, il s’y trouvait une pauvre jeune fille » : ce sera donc une héroïne finalement !
Au passage, précision sur la date : 1819, au début de la Restauration (1815-1830), période honnie par Balzac. Précision sur le genre : « un drame ». Pas le terme théâtral évidemment, mais une indication générique tout de même sur le registre romanesque et peut-être réactivation du sens premier d’ »action » ? Drama, en grec= action. Balzac écrit en pleine floraison du drame romantique qu’il trouva toujours exagéré. De façon plus anecdotique, malgré leur amitié, Hugo et Balzac, strictement contemporains, furent toujours des concurrents, et jamais Balzac, ne fera allégeance au grand maître du romantisme. Il profite donc de cet incipit pour envoyer une pointe critique à destination des adeptes romantiques : « discrédit ; manière abusive et tortionnaire ; prodigué ; douloureuse littérature ». (voir la note de l’édition)
2)Un art poétique ?
-Digression de l’auteur sur le sens du mot « drame » et donc art poétique du roman balzacien : « dramatique dans le vrai sens du mot »= il ne s’agit pas du drame théâtral, qui mêle les regitres comique et tragique ; mais du registre « dramatique », qui émeut, qui suscite pitié et compassion par la représentation d’actions édifiantes (drama= action en grec ?) : « qq larmes ». Ct comprendre la formule latine « intra et extra muros » ? reprise de la formule de bénédiction du pape au moment de Pâques « urbi et orbi » ? (dans Rome et au-delà, pour l’univers ?) ; ou bien simple allusion à la communauté de ses lecteurs, parisiens pour la plupart intra muros ? La suite semble confirmer cette hypothèse.
-Digression sur le lectorat : qui lira et qui sera à même de comprendre le drame du Père Goriot ?
[Inquiétude d’être mal lu a tjrs tenaillé Balzac (voir Préface de la Peau de Chagrin) : choix cornélien entre écrire pour un petit groupe de lecteurs avertis (mais on reste pauvre) ou bien écrire pour le plus grand nombre mais sacrifier à la mode et aux attentes des lecteurs (et alors on est riche mais on écrit de la littérature populaire, de médiocre qualité). Solution de Balzac= écrire très bien ET pour tous : du coup, tâche immense dont il mourra, épuisé par cette gageure impossible de la qualité et de la quantité. France au début du XIXe est intellectuellement coupée en deux : à Paris les lettrés et une population, qui même ouvrière, lit et demande de la lecture ; en province un marasme d’illettrés, ac qq noyaux dans les grandes villes. C’est caricatural mais c’est ainsi que les écrivains eux-mêmes perçoivent la géographie intellectuelle de leur pays !] D’où le doute de l’auteur « le doute est permis. »= Le PG, roman parisien, qui montre le parcours d’un jeune provincial pour se faire une place dans la société parisienne et les turpitudes de la vie mondaine parisienne, n’intéressera pas les provinciaux, ces paysans.
-Le doute se transforme même en certitude et le lectorat reçoit dans les lignes suivantes une délimitation géographique précise : « qu’entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge ». Juste avant, précision sur la teneur du drame, avec le lexique du théâtre « scène pleine d’observations et de couleurs locales ». Montmartre et Montrouge, faubourgs populaires, délimitent Paris intra muros au Nord et au sud, entre lesquels on trouve les beaux quartiers, riches, historiques. Ces quartiers populaires (dt fait partie la pension Vauquer) sont marqués par le négatif, la pauvreté, la saleté, elle-même reflet de la misère morale « vallée [allusion à la vallée des larmes bibliques ; psaume 84 :6-8 ??] remplie de souffrances réelles ; terriblement agitée ».
-Les lignes suivantes sont construites sur un contraste : Paris est agité, emporté dans une course au progrès et à l’argent et détruit tout sur son passage : « il faut je ne sais quoi d’exorbitant pour y produire une sensation de qq durée ». L’individualisme empêche de voir les misères d’autrui Mais l’histoire du Père Goriot est tellement hyperbolique dans son horreur qu’elle a des chances de retenir l’attention du lecteur pressé et blasé. ------------Description de Paris comme amas de vices et de douleurs « un bourbier » dira Vautrin plus loin : « agglomération des vices et des vertus ; des douleurs […] grandes et solennelles ; les égoïsmes, les intérêts ; ». Mais tout est fugitif et la pitié ne dure pas, voir lexique de l’éphémère : « quelque durée ; fruit savoureux promptement dévoré ; à peine retardé ; bientôt ; marche glorieuse » qui va de pair avec le lexique de la destruction, introduit par l’ allégorie du progrès en « char de la civilisation » qui détruit tout « cœur moins facile à broyer ; enraye sa roue ; brisé » et comparaison à « l’idole de Jaggernaut » (voir note : ville de l’Inde ; on y promène une idole de Vichnou et les fidèles se jettent sous le char pour se faire écraser par les roues). Présentation évidemment ironique du Progrès vu par Balzac comme destructeur alors qu’il est sensé amener paix et harmonie. [Notons de plus que le souvenir de Napoléon –autre possible conducteur de char militaire et idole de la jeunesse de 1820- n’est pas loin et que c’est au nom du progrès et de la civilisation qu’il entreprit la conquête de l’Europe. ]
-Adresse au lecteur, sorte de captatio benevolentiae, qui met curieusement le lecteur au rang des individualistes insensibles parisiens que l’auteur vient de fustiger… « vous dînerez avec appétit ; votre insensibilité ». Lâcheté du lecteur qui accuse l’auteur « sur le compte de ; taxant ; accusant ». Retour sur la poétique romanesque : ce livre n’est pas pur divertissement (« m’amuser »), ni simple invention (« poésie ») : « ce drame n’est ni une fiction, ni un roman »= rejet ostensible des étiquettes génériques dt Bz a tjs eu peur. Mot d’ordre, art poétique, déclaration de principe réaliste : « All is true ». Le réalisme c’est l’identification possible entre le lecteur et le personnage « chacun peut en reconnaître les éléments chez soi ».
3) Retour à la description géographique et topographique
-« la maison où s’exploite la pension Vauquer ». Noter le terme « s’exploite » qui insiste sur la dimension commerciale, industrieuse de la pension.
-Insistance encore sur la situation géographique « dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève ». Cette fois, c’est la situation topographique dans un trou qui intéresse Balzac, connote l’obscurité, l’isolement, le vice peut-être ? « à l’endroit où le terrain s’abaisse ; pente si brusque et si rude […] »= isolement, calme car peu de passage.
-« silence » ; « rues serrées » ; « entre le dôme du Val-de-Grâce et le dôme du Panthéon »= quartier historique mais impression d’écrasement. Atmosphère étouffante « changent les conditions de l’atmosphère ; assombrissant ; teintes sévères »= obscurité. ---Tristesse : « pavés secs, ni boue ni eau, herbe ; s’y attriste ; mornes ; prison »= isolement, enfermement.
-La description est de plus en plus négative. Grosse artillerie balzacienne du cadre négatif, insistance ds la lourdeur des constructions répétitives (effet d’ennui, comme le lieu) : articles indéfinis, énumérations et lexique de la mort ou de la prison : « que des pensions […] ou […] ; de la misère ou de l’ennui ; de la vieillesse qui meurt ; de la joyeuse jeunesse contrainte à travailler. ». De plus en plus hyperbolique : « Nul quartier de Paris n’est plus horrible, ni, disons-le, plus inconnu. » Gradation : « La rue NSG surtout, est un cadre de bronze ».
-On passe de la description géographique à la valeur morale de l’intrigue, selon l’idée balzacienne que les personnages sont le reflet du cadre dans lequel ils vivent et inversement, que le cadre influe sur la vie et l’apparence des personnages. On passe de la métaphore du « cadre de bronze » de la rue càd prison, limite géographique impénétrable qui isole par la rudesse de sa pente le quartier, à l’outil narratif du « cadre romanesque » càd le décor planté par l’auteur et ds lequel vt évoluer les perso. « le cadre […] le seul qui convienne à ce récit » (Cette figure est une syllepse de sens =passage du sens propre au sens figuré). On reste dans le lexique de l’obscurité qui connote la tristesse et le drame : « couleurs brunes, par des idées graves ». L’auteur justifie ainsi la description romanesque du décor, celle qu’on lui reproche souvent : il s’agit de préparer l’esprit du lecteur, de le mettre dans des dispositions qui conviennent au genre romanesque choisi : au drame la gravité, la gaieté au divertissement de la fiction. « on ne saurait trop préparer l’intelligence ». Justification illustrée par une comparaison « ainsi que de marche en marche[…] aux Catacombes ». Diminution du jour, càd des couleurs, vers l’obscurité, au fur et à mesure qu’on avance ds le roman et au fur et à mesure qu’on descend, avec le narrateur ds la rue Sainte-Geneviève. Valeur poétique en plus avec la mention des Catacombes (dont l’entrée se fait place Denfert-Rochereau) qui symbolisent la mort ? et valeur autobio puisque Bz en 1834, habite rue Cassini, juste à côté ! La digression s’arrête sur le prolongement de cette comparaison qui reprend la description d’un Paris individualiste du début « des cœurs desséchés » et la dernière allusion aux Catacombes « crânes vides ». La question rhétorique qu clôt le § semble poser une équivalence entre la vie parisienne immorale et le spectacle de la mort, tous deux « horrible ».

La suite du texte livre enfin la description de la maison Vauquer, marquée par la vétusté, la misère, le mauvais goût. [Relever rapidement le lexique négatif et la présence ironique du narrateur].

Plan possible :
En quoi cet incipit est-il le lieu d’une réflexion sur les possibilités du roman ?

1) Un incipit plein de possibles romanesques
a) les fausses pistes et le jeu avec les attentes du lecteur
-construction complexe de l’incipit : notations topographiques, puis sociologiques ; digression sur la réception et la poétique ; tableau moral de Paris ; retour au quartier
-jeu de fausses pistes sur le perso principal : Mme Vauquer, jeune homme, jeune fille ?
b) le jeu des implicites
-topographie : obscurité, isolement, pauvreté
-toponymie : puissance évocatrice des noms de rue et de personnages
-tableau de Paris négatif : délabrement du quartier est l’indice d’un délabrement moral.
c)la présence de l’auteur-narrateur
-l’ironie balzacienne (références au drame romantique ; allusion autobio ; allusion historique)
-l’adresse au lecteur, captatio benevolentiae
2) La profession de foi réaliste
a) l’illusion réaliste : précision topographique et toponymique ; historique
b) progression du quartier, à la rue, à la façade, à l’intérieur=organisation rigoureuse
c) tableau de Paris
3) Une réflexion sur l’écriture
a) le souci de définir le drame.
b) le rejet des genres : « ni fiction, ni roman »
-All is true : le lecteur doit se reconnaître
c) une réflexion sur le lectorat et la peur d’être mal lu : un roman essentiellement parisien

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